Lettre ouverte à nos autorités et à nos élu·e·s vaudois·e·s et lausannois·e·s

Chères élues,
Chers élus,
Mesdames, Messieurs les représentant·e·s de nos autorités cantonales et communales,

La fin d’année 2018 et toute l’année 2019 ont été marquées par l’émergence de nombreux mouvements en faveur de la justice climatique, mobilisant au delà des classes sociales, des appartenances politiques et des classes d’âges. Après l’ignorance et la condescendance amusée des premiers temps, la prise de conscience de l’importance et de la force de ces mouvements s’accompagne aujourd’hui d’une volonté de répression qui transparaît désormais dans les instances politiques :

  • En ce début d’année, Florence Germond, municipale à la ville de Lausanne, déclarait une tolérance dans les affichages “à but idéal”, sauf en cas d’interpellation en flagrant délit. Cependant, la Municipalité a récemment décidé de porter plainte contre Extinction Rébellion pour ses diverses campagnes de contre-affichage[1].
  • Au delà des retombées juridiques, nous constatons également que des formes de condamnations sociales apparaissent. Des fonctionnaires cantonaux et communaux sont inquiété·e·s quant à leur statut professionnel à cause de leurs engagements[2].

La nécessité d’actions des autorités et de profonds changements sociétaux face à l’urgence climatique n’est plus à démontrer. Mais face à l’inertie du système institutionnel actuel et son incapacité à créer et à porter de vraies réflexions et transformations sociétales, les méthodes de désobéissance civile sont aujourd’hui même saluées par de nombreuses autorités scientifiques, académiques, politiques et représentantes de la société civile.

Dans cette démarche, ce ne sont pas moins de 1’000 scientifiques qui signaient le 20 février une tribune dans “Le Monde” intitulée “Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire”[3]. Dans nos contrées également, les tribunes dans “Le Temps” du 21 octobre 2019[4] intitulée “Nous déclarons notre soutien à Extinction Rébellion: Lettre ouverte du monde académique suisse” et du 5 mai[5] de cette année intitulée “La prochaine pandémie est prévisible, il est temps de prendre au sérieux la crise écologique” ont réuni respectivement 226 et 120 scientifiques et représentant·e·s de la communauté académique, dont 2 prix Nobel.

Lors du procès de Renens[6] au retentissement mondial, la justice vaudoise a reconnu la nécessité de la désobéissance pour se faire entendre. Les autres moyens, politiques[7], juridiques[8] ou de dialogue n’étant pas opérationnels : “l’action telle que conçue par les prévenus a constitué le seul moyen efficace.” [9]

Des millions de jeunes[10] et une partie croissante de la population s’engagent aujourd’hui partout dans le monde dans des actions pour défendre notre survie. L’histoire des mouvements sociaux nous apprend que la légalité (ou non) d’une action n’est pas le critère adéquat pour juger de leur pertinence dans les changements sociétaux démocratiques. Ce n’est clairement pas un hobby que de risquer des poursuites judiciaires et la répression policière, c’est un devoir citoyen !

De votre côté, vous, élu·e·s d’une société démocratique, avez fait le serment – inscrit dans la Constitution – de protéger les citoyen·ne·s. Par cette lettre ouverte, nous vous adressons, chères élues, chers élus, Mesdames et Messieurs les représentant·e·s des autorités cantonales et communales, les revendications suivantes:

  • ●  D’écouter la communauté scientifique et les études de vos propres services de l’environnement pour entendre et comprendre les crises brutales en cours et qui s’annoncent ;
  • ●  De présenter de manière claire à la population les enjeux de ces crises ;
  • ●  D’organiser une Assemblée Citoyenne11, avec l’aide de citoyen·ne·s et de scientifiques, hors des pressions du monde économique ou des questions de réélection engendrées par la politique traditionnelle, pour engager des solutions pragmatiques et applicables ;
  • ●  De prendre immédiatement des mesures pour ne pas poursuivre et criminaliser les personnes qui s’engagent dans ces mouvements ;
  • ●  De garantir, en tant qu’employeur·se, la liberté politique et de manifester de vos collaborateur·rice·s et de retirer vos menaces précédemment formulées.

En vous remerciant pour votre engagement concret pour notre futur commun, veuillez agréer, chers élus, chères élues, Mesdames et Messieurs les représentant·e·s de nos autorités cantonales et communales, l’expression de nos salutations distinguées.

Références

  1. www.20min.ch/fr/story/la-ville-de-lausanne-porte-plainte-contre-extinction-rebellion-938052672829
  2. www.20min.ch/fr/story/fonctionnaire-et-agitateur-politique-un-statut-insolite-659493108200
  3. Cf. Annexe 1
  4. Cf. Annexe 2
  5. www.letemps.ch/opinions/prochaine-pandemie-previsible-temps-prendre-serieux-crise-ecologique
  6. https://fr.wikipedia.org/wiki/Procès_de_Lausanne_action_climat
  7. « En termes plus généraux, le temps politique, lent de par sa nature démocratique, n’est plus compatible avec l’urgence climatique avérée. »
  8. « Le cadre légal permettant de lutter contre le réchauffement climatique existe en réalité certes déjà, en tout cas dans les textes fondamentaux (art. 73 et 74 Cst. ; art. 2 et 8 CEDH ; Accord de Paris). Toutefois, il n’est pas suffisamment respecté et il n’existe pas de moyens juridiques à disposition des prévenus pour exiger ce respect.»
  9. Jugement complet sur : www.reseau43.ch/index.php/page/view/id/11903
  10. Entre le 20 et le 28 septembre, plus de 7 millions de personnes ont participé aux manifestations pour le climat, dont 100’000 à Berne
    fr.wikipedia.org/wiki/Gr%C3%A8ve_%C3%A9tudiante_pour_le_climat
  11. L’Irlande l’a fait sur des sujets aussi sensibles que l’avortement ou le mariage pour tous.
    Les assemblées citoyennes ont proposé des mesures qui ont ensuite été acceptées en votation. https://www.leparisien.fr/societe/assemblee-citoyenne-l-exemple-irlandais-qui-inspire-le- gouvernement-francais-18-05-2019-8074926.php

Annexe 1 – L’appel de 1 000 scientifiques :
« Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire »

TRIBUNE – Le Monde – 20 février 2020

Faisant le constat de l’inaction des gouvernements face à l’urgence écologique et climatique, près de 1 000 scientifiques de toutes disciplines appellent, dans une tribune au « Monde », les citoyens à la désobéissance civile et au développement d’alternatives.

Nous, soussignés, représentons des disciplines et domaines académiques différents. Les vues que nous exprimons ici nous engagent et n’engagent pas les institutions pour lesquelles nous travaillons. Quels que soient nos domaines d’expertise, nous faisons tous le même constat : depuis des décennies, les gouvernements successifs ont été incapables de mettre en place des actions fortes et rapides pour faire face à la crise climatique et environnementale dont l’urgence croît tous les jours. Cette inertie ne peut plus être tolérée.

Les observations scientifiques sont incontestables et les catastrophes se déroulent sous nos yeux. Nous sommes en train de vivre la sixième extinction de masse, plusieurs dizaines d’espèces disparaissent chaque jour, et les niveaux de pollution sont alarmants à tous points de vue (plastiques, pesticides, nitrates, métaux lourds…).

Un objectif déjà hors d’atteinte

Pour ne parler que du climat, nous avons déjà dépassé le 1 °C de température supplémentaire par rapport à l’ère préindustrielle, et la concentration de CO2 dans l’atmosphère n’a jamais été aussi élevée depuis plusieurs millions d’années.

Selon le rapport de suivi des émissions 2019 du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), les engagements pris par les pays dans le cadre de l’accord de Paris de 2015 nous placent sur une trajectoire d’au moins + 3 °C d’ici à 2100, et ce à supposer qu’ils soient respectés.

L’objectif de limiter le réchauffement sous les + 1,5 °C est désormais hors d’atteinte, à moins de diminuer les émissions mondiales de 7,6 % par an, alors qu’elles ont augmenté de 1,5 % par an au cours des dix dernières années.

Chaque degré supplémentaire renforce le risque de dépasser des points de basculement provoquant une cascade de conséquences irréversibles (effondrement de la banquise, dégel du pergélisol, ralentissement des courants océaniques…). Les études préparatoires au prochain rapport du GIEC (CNRS-CEA-Météo France) suggèrent que les rapports précédents ont sous-estimé l’ampleur des changements déjà enclenchés. Un réchauffement global de plus de 5 °C ne peut plus être exclu si l’emballement actuel des émissions de gaz à effet de serre se poursuit. A ce niveau, l’habitabilité de la France serait remise en question par des niveaux de température et d’humidité pouvant provoquer le décès par hyperthermie.

Les sociétés humaines ne peuvent continuer à ignorer l’impact de leurs activités sur la planète sans en subir les conséquences, comme l’ont montré de longue date et chaque jour plus clairement de nombreuses études reflétant le consensus scientifique. Si nous persistons dans cette voie, le futur de notre espèce est sombre.

Notre gouvernement se rend complice de cette situation en négligeant le principe de précaution et en ne reconnaissant pas qu’une croissance infinie sur une planète aux ressources finies est tout simplement une impasse. Les objectifs de croissance économique qu’il défend sont en contradiction totale avec le changement radical de modèle économique et productif qu’il est indispensable d’engager sans délai.

L’inconséquence et l’hypocrisie des politiques

Les politiques françaises actuelles en matière climatique et de protection de la biodiversité sont très loin d’être à la hauteur des enjeux et de l’urgence auxquels nous faisons face. Loin de confirmer une prétendue opposition entre écologie et justice sociale, le mouvement des « gilets jaunes » a dénoncé à juste titre l’inconséquence et l’hypocrisie de politiques qui voudraient d’un côté imposer la sobriété aux citoyens tout en promouvant de l’autre un consumérisme débridé et un libéralisme économique inégalitaire et prédateur.

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Continuer à promouvoir des technologies superflues et énergivores comme la 5G ou la voiture autonome est irresponsable à l’heure où nos modes de vie doivent évoluer vers plus de frugalité et où nos efforts collectifs doivent être concentrés sur la transition écologique et sociale.

L’absence de résultats de cette politique est patente : comme l’a relevé le Haut Conseil pour le climat, le budget d’émissions de gaz à effet de serre fixé par la Stratégie nationale bas carbone française n’a pas été respecté entre 2015 et 2018. En dépit des déclarations de bonnes intentions, l’empreinte carbone par habitant de la France (incluant les émissions importées) reste aujourd’hui encore supérieure à son niveau de 1995, à 11 tonnes d’équivalent CO2 par habitant et par an, alors qu’elle doit descendre à 2 tonnes d’ici à 2050.

La prochaine décennie sera décisive pour limiter l’ampleur des dérèglements à venir. Nous refusons que les jeunes d’aujourd’hui et les générations futures aient à payer les conséquences de la catastrophe sans précédent que nous sommes en train de préparer et dont les effets se font déjà ressentir. Lorsqu’un gouvernement renonce sciemment à sa responsabilité de protéger ses citoyens, il a échoué dans son rôle essentiel.

En conséquence, nous appelons à participer aux actions de désobéissance civile menées par les mouvements écologistes, qu’ils soient historiques (Amis de la Terre, Attac, Confédération paysanne, Greenpeace…) ou formés plus récemment (Action non-violente COP21, Extinction Rebellion, Youth for Climate…).

Nous invitons tous les citoyens, y compris nos collègues scientifiques, à se mobiliser pour exiger des actes de la part de nos dirigeants politiques et pour changer le système par le bas dès aujourd’hui. En agissant individuellement, en se rassemblant au niveau professionnel ou citoyen local (par exemple en comités de quartier), ou en rejoignant les associations ou mouvements existants (Alternatiba, Villes en transition, Alternatives territoriales…), des marges de manœuvre se dégageront pour faire sauter les verrous et développer des alternatives.

Les enjeux environnementaux avant tout

Nous demandons par ailleurs aux pouvoirs publics de dire la vérité concernant la gravité et l’urgence de la situation : notre mode de vie actuel et la croissance économique ne sont pas compatibles avec la limitation du dérèglement climatique à des niveaux acceptables.

Nous appelons les responsables politiques nationaux comme locaux à prendre des mesures immédiates pour réduire véritablement l’empreinte carbone de la France et stopper l’érosion de la biodiversité.

Nous exhortons également l’exécutif et le Parlement à faire passer les enjeux environnementaux avant les intérêts privés en appliquant de manière ambitieuse les propositions issues de la Convention citoyenne pour le climat et en prolongeant son mandat pour lui donner un pouvoir de suivi de leur mise en œuvre.

Tribune lancée par :

  • Joana Beigbeder, science des matériaux, institut Mines-Télecom-Mines Alès ;
  • Frédéric Boone, astrophysique, institut de recherche en astrophysique et planétologie ;
  • Milan Bouchet-Valat, sociologie, institut national d’études démographiques ;
  • Julian Carrey, physique, institut national des sciences appliquées de Toulouse ;
  • Agnès Ducharne, Climatologie, CNRS-institut Pierre-Simon-Laplace ;
  • Tanguy Fardet, neurosciences computationnelles, Max Planck Institute for Biological Cybernetics-Université de Tübingen ;
  • Kévin Jean, épidémiologie, conservatoire national des arts et métiers ;
  • Jérôme Mariette, bio-informatique, institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement ;
  • Françoise Roques, astrophysique, observatoire de Paris.

et signée par plus de 1’000 scientifiques.

Annexe 2 – soutienxr.ch
«Nous déclarons notre soutien à Extinction Rebellion» Lettre ouverte du monde académique suisse

OPINION – Le Temps – 21 octobre 2019

Nous, soussignés, représentons des disciplines et domaines académiques différentes. Les vues que nous exprimons ici nous engagent et n’engagent pas les institutions pour lesquelles nous travaillons.

Quels que soient nos domaines d’expertise, nous faisons tous le même constat : le gouvernement suisse, au même titre que d’autres gouvernements, a été incapable de mettre en place des actions fortes et rapides, sans équivalent, pour faire face à la crise climatique et environnementale dont l’urgence est relevée tous les jours.

Cette inertie ne peut plus être tolérée.

Les observations scientifiques sont incontestables et les catastrophes se déroulent sous nos yeux. Nous sommes en train de vivre la sixième extinction de masse, le rythme d’extinction des espèces est 1’000 fois supérieur à ce qu’il a été durant l’histoire du vivant. Au-delà des mammifères, dont la disparition est la plus visible, des espèces d’oiseaux, d’amphibiens, d’insectes se sont également éteintes. Or toutes ces espèces sont essentielles pour le maintien de nos écosystèmes. Et donc aussi de leur production, c’est-à-dire de notre capacité à nous nourrir. Des millions de personnes subissent déjà de plein fouet les effets du dérèglement climatique et de la perte de biodiversité. Des enfants, des familles ont déjà perdu leur maison ou leur vie.

Défi immense

Le mois de juillet 2019 a été le plus chaud jamais enregistré : des feux se sont déclarés partout, en Afrique, en Amérique du Sud, en Sibérie et dans le cercle Arctique. L’Amazonie, en particulier, est en train de brûler à une vitesse alarmante. Ces incendies émettent encore plus de gaz à effet de serre et réduisent la surface de forêt capable de capturer le CO2.

Nous ne pouvons plus continuer d’ignorer ces faits. Avec l’augmentation des températures et la montée des eaux, des écosystèmes vont continuer de s’effondrer. Et avec la raréfaction des ressources, l’effondrement de notre civilisation est probable. Les plus fragiles dans nos sociétés vont être frappés en premier et en continuant sur ce chemin, notre futur est en danger.

Nous avons déjà dépassé les 1C° de température par rapport à l’ère préindustrielle. Nous avons le choix de l’avenir, et savons que contenir l’augmentation de la température en dessous de 1.5C° serait beaucoup moins dommageable, selon le rapport SR15 du GIEC d’octobre 2018, que d’atteindre de 2C° et au-delà. En plus de ce rapport essentiel d’autres publiés récemment comme le rapport du GIEG « SROCC » du 24 septembre 2019, CNRS- CEA-Météo France du 17 septembre2019 montrent que les dernières connaissances scientifiques accélèrent les grandes conclusions qui sont connues depuis 30 ans.

Pour répondre à ce défi immense, nous devons faire une transition vers des sociétés à zero- émissions et réduire de moitié les émissions mondiales d’ici à 2030. Il nous reste peu de temps pour agir et les 18 prochains mois vont être critiques pour mettre en place des changements drastiques et sans précédent.

Incompréhension des enjeux

En Suisse, les politiques actuelles en matière climatique et de protection de la biodiversité ne sont pas à la hauteur de l’enjeu et de l’urgence à laquelle nous faisons face. Nos objectifs de croissance et de développement économique restent en contradiction avec ce qu’il est indispensable de prendre comme mesures. A tous les niveaux politiques il existe une incompréhension totale de l’échelle de l’action requise : la maison brûle et nous nous félicitons du pas que le bébé a fait dans la bonne direction vers la sortie. Prenons comme exemple la consommation, la mobilité ou le chauffage : l’attente est que la technique va permettre de continuer dans la direction actuelle, sans changement sociétal profond, ce qui montre une méconnaissance de l’échelle de temps, de l’ampleur de l’action et les effets rebonds.

Il est inconcevable que nous, et nos descendants devions payer les conséquences de la catastrophe annoncée qui se dessine devant nous. Lorsqu’un gouvernement renonce sciemment à sa responsabilité de protéger ses citoyens, il a échoué dans son rôle essentiel. Le contrat social a donc été brisé et il est dès lors fondé de se rebeller pour défendre la vie, notre vie.

En conséquence nous déclarons soutenir le mouvement non-violent Extinction Rebellion (XR) et les actions de désobéissance civile qui sont prévues depuis fin septembre. Nous soutenons la demande de XR de déclarer un état d’urgence climatique et environnementale et d’établir une assemblée citoyenne pour travailler avec les scientifiques pour développer un plan crédible et juste pour une décarbonisation totale de nos sociétés et une préservation des écosystèmes.

Liste des signataires sur soutienxr.ch

Lettre ouverte à nos autorités et à nos élu·e·s vaudois·e·s et lausannois·e·s
Crédit Image : Keystone ATS/Laurent Gilliéron
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